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ELVIS PRESLEY, LE DERNIER ELU

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En voyant la file qui ne cessait de s'allonger sur le trottoir, le jeune Vernon se dit qu'il avait bien fait de partir aux aurores, Gladys, en épouse attentionnée, avait empli sa musette avant d'aller elle-même parcourir la ville à la recherche d'un petit emploi et ce, malgré son état. Têtue, elle avait prévenu son jeune mari que rien ne l'empêcherait de travailler, jusqu'au jour de l'accouchement s'il le fallait. Elle n'était pas en sucre, ne cessait-elle de lui répéter et puis à leur époque, les femmes qui travaillaient jusqu'à la délivrance étaient légion, n'ayant pas le luxe de se reposer comme les riches.Tous deux rêvaient pour leur enfant d'un avenir meilleur que le leur, raison qui les faisait ainsi courir la ville tous les matins. Mais c'était de plus en plus difficile de décrocher un petit boulot. Surtout ici, à Tupelo, bourgade du fond du Mississippi, où la misère pullulait depuis le crack boursier de 1929. En ce mois de décembre 1934, il était monnaie courante de voir ainsi de pauvres bougres, faisant le pied de grue pour quelques heures de travail mal payées. Principalement des noirs, Vernon soupira. Les riches propriétaires terriens préféraient faire appel à eux, les sous payant honteusement, pourtant la misère n'a pas de couleur et il en savait quelque chose. Dans cette Amérique foncièrement raciste, lui, vivait dans le quartier Est, au milieu d'une population bigarrée où, noirs, amérindiens, blancs comme lui, se côtoyaient, la misère les rassemblant tous sans distinction de peau.

 

Tout à coup, on s'agita devant lui. Un gros homme au teint rougeaud, portant de larges favoris, était sorti de l'établissement, une feuille à la main. Vernon demanda à celui qui le précédait s'il savait combien d'hommes étaient nécessaires au chantier. L'autre se retourna et lui jeta gaiement « il paraît qu'il faut une trentaine de gus costauds, c'est pour la construction d'une maison d'un gros industriel ! Tu m'as pas l'air d'une demi-portion, à mon avis, on a toutes nos chances ! » conclut-il en lui lançant une bourrade dans le dos.

 

Pendant ce temps, Gladys, comme tous les matins, s'était rendue à l'église de son quartier afin de prier et entendre la chorale composée de femmes noires entonnant du Gospel. Durant ce court moment, avant d'affronter la journée, elle se sentait en paix. Dès que les femmes chantaient, son enfant se mettait à bouger, donnant des coups de pieds dans son ventre, comme s'il voulait lui montrer sa satisfaction. Elle trouvait cette pensée stupide, néanmoins, chaque jour, le même prodige se produisait. Dès que les voix s'élevaient, son petit bougeait, alors, pour son plus grand plaisir, elle posait ses mains sur son ventre et souriait, béate. Puis elle priait Dieu de faire de son enfant quelqu'un d'important, qui n'aurait jamais à se préoccuper de ce qu'il allait manger le soir même, comme c'était leur cas chaque jour. Parfois, elle priait aussi les esprits, n'oubliant pas les croyances de sa grand-mère qui venait du peuple des Cherokee. Cela ne la gênait nullement de mélanger les croyances et en jeune femme avisée, elle se disait qu'il valait mieux s'octroyer la bienveillance de tous les dieux réunis, rien n'était trop beau pour son enfant. Bien sûr, elle n'en disait rien à Vernon car il se fâchait quand elle lui en parlait, pour lui tous ces esprits étaient des sottises, il n'y avait qu'un seul Dieu. Gladys opinait du chef, n'en pensant pas moins. A cette heure, l'église était presque vide. Les seuls blancs à la fréquenter étaient les miséreux. Les nantis détestaient cette musique de nègres, c'était, pour eux, un blasphème que de se trémousser tout en tapant des mains pour célébrer le Seigneur. Eux fréquentaient la grande cathédrale, celle qui se dressait fièrement sur la place, elle était de toute façon réservée aux blancs. Ils n'habitaient pas non plus dans le quartier Est mais possédaient de belles maisons coloniales dans le centre de la ville ainsi que des voitures rutilantes. Gladys, elle, était fière de sa modeste maison, construite par les mains mêmes de Vernon, aidé de son père et son grand-père, c'était une shotgun house* des plus ordinaires, typique de ces coins reculés, avec cinq pièces en enfilade, mais c'était leur chez eux. La chambre du bébé était déjà prête. Le père Smith, de leur congrégation, leur avait fourni un berceau ainsi que quelques vieux jouets en bois donnés par les riches, et, tous les soirs, Gladys tricotait le trousseau du bébé, en écoutant la musique qui s'élevait gaiement de la rue. Elle se mit péniblement debout, quittant la chaleur de l'église pour se diriger d'un pas lent vers le centre-ville. Son amie Cindy avait paraît-il, un tuyau, un boulot de quelques jours dans une brasserie, c'était mal payé mais toujours bon à prendre.

 

Quand ils se retrouvèrent le soir, ils étaient heureux, la chance était de leur côté, tous deux avaient trouvé un travail pour la semaine, Vernon avait été pris comme maçon, quant à Gladys, si la brasserie avait tout d'abord rechigné à employer une femme enceinte jusqu'aux yeux, devant son insistance et sa détermination, ils avaient fini par accepter de la prendre à l'essai pour deux jours. Ils étaient comme deux gosses, Vernon la prit dans ses bras et lui caressa doucement les cheveux, après un souper frugal fait de gruau de maïs, il décidèrent de se rendre chez leurs voisins leur annoncer la bonne nouvelle. Ici, la misère n'avait pas de couleur et tous entretenaient de bons rapports de voisinage et quand l'un décrochait un boulot, la communauté entière se réjouissait, il y avait toujours les éternels insatisfaits comme partout mais dans l'ensemble, le quartier était soudé. Le soir, les habitants avaient pour habitude de se retrouver chez l'un ou chez l'autre, jouant aux cartes tout en écoutant le vieux Bill, égrainer ses accords de blues et raconter de sa voix rocailleuse les malheurs de son existence depuis que sa douce l'avait quitté. Leur désespoir, ils l'exprimaient par leur chansons, jamais ils n'avaient appris la musique mais tous possédaient une guitare, parfois très vieille, usée d'avoir été trimbalée aux détours de leurs pérégrinations. Vernon et Cindy adoraient le blues, ils aimaient ces soirées animées qui finissaient parfois très tard. Ils n'avaient pas d'argent mais savaient profiter de ce que le bon dieu leur donnait et puis ils n'étaient pas bien difficiles et savaient se contenter de peu.

A suivre



06/05/2016
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