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ELVIS PRESLEY LE DERNIER ELU Suite et fin

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Tous entouraient le nouveau-né qui roucoulait dans les bras de sa maman, les yeux déjà grands ouverts. Vernon s'était assis sur le lit, les bras entourant les épaules de Gladys, qui avait l'air épuisée. A ses côtés, Cindy gardait le silence, soulagée de s'en être si bien tirée dans son rôle d'assistante et d'amie, quand à la vieille Rosevi, elle souriait, caressant les cheveux de sa petite-fille d'un air heureux et satisfait.

 

Le docteur Redding , occupé à ranger ses instruments, était songeur. En trente ans de carrière, jamais il n'avait vu un tel phénomène se produire et pourtant, des enfants mal formés, souffrant de tares physiques, il en avait eu plus que son compte. Souvent, ils étaient abandonnés au pied d'une église pour les plus chanceux, les autres finissant dans les cirques où les parades des monstres faisaient fureur, le célèbre cirque « Barnum » ayant fait ses émules. Là pourtant, c'était complètement différent, il ne souffrait d'aucune difformité. Mais, hormis cette étrange marque de naissance et l'aspect de sa chevelure, c'était son aspect tout entier qui le laissait pantois. Il semblait avoir déjà presque trois mois tant il était fort et éveillé. Cette manière qu'il avait de tenir sa tête droite le stupéfiait. De surcroît, ce n'était pas un cri qu'il avait poussé en venant au monde mais une sorte de borborygme aux tonalités chantantes Il eut un frisson dans le dos au souvenir de l'étrange moue qu'il avait cru aussi déceler sur ses lèvres quand il l'avait regardé. En homme cartésien, il s'était rassuré en se disant que cet enfant avait pompé toute la vitalité de son jumeau mort-né, ceci expliquant sans doute cela. Néanmoins, il ressentait comme une gêne, un malaise dont il ne pouvait se défaire, il était troublé. Il se morigéna, la journée avait été longue et son mal-être était sans doute dû à la présence de cette vieille indienne, qui, quoiqu'il s'en défende intérieurement, l'intimidait avec ses yeux vifs et perçants. Et, si le docteur Redding était dans cet état, c'est qu'il était en proie à de profondes réflexions. Les nouvelles allaient plus vite qu'une traînée de poudre dans ce quartier qu'il connaissait bien et il se demandait comment ce drôle de bébé allait être perçu par la population. Dans ce coin, la superstition rythmait le quotidien de ces gens humbles, tout comme la musique. Outre les croyances amérindiennes, le vaudou faisait partie de la vie des noirs qui sollicitaient les faveurs du grand Legba, le célébrant et lui donnant des offrandes pour qu'il leur vienne en aide, que ce soit pour la recherche d'un boulot ou pour reconquérir une maîtresse. De nombreux rituels lui étaient consacré. Bien que beaucoup se soient convertis au catholicisme, non par conviction mais parce qu'on ne leur avait pas laissé le choix, cela ne les empêchait pas de continuer à perpétuer ces croyances ancestrales, exorcisant ainsi leurs douleurs, leur colère face à l'omnipotence des blancs en ce début de siècle agité tant économiquement que socialement. Les bluesmen, dans leurs complaintes, invoquaient souvent le vaudou, le jeune John Lee le premier. On disait même, sous le manteau, que certaines grandes bourgeoises de la ville envoyaient, le soir venu, leurs servantes afin de se procurer, qui une potion pour redonner vigueur à l'époux défectueux, qui une poupée que l'on piquait à des endroits stratégiques pour se débarrasser d'un amant encombrant et autres gris-gris, mojos ou amulettes. Si le Mississippi était le berceau de la musique, c'était aussi le croisement de toutes les superstitions. Ces croyances, dans lesquelles ils se réfugiaient étaient, pour ces pauvres gens, essentielles pour supporter les exactions dont ils étaient coutumiers. Ils s'y raccrochaient, réconfortés à l'idée que des forces supérieures interviendraient en leurs faveurs. Aussi, en voyant ce bébé, le docteur craignait qu'il fût considéré comme le signe du diable, il avait peur qu'on le montre du doigt, arguant du fait qu'il avait le mauvais œil. En homme bon, il considérait qui l’était de son devoir de prévenir les parents de ce qui risquait très fort de les attendre dans les jours à venir.

 

Le bon docteur leur demanda alors de l'écouter, pesa ses mots et leur dit toutes ses appréhensions. Gladys ne trouva rien à rétorquer mais serra son petit plus fort contre elle, dans un élan protecteur, les autres étaient silencieux, digérant l'information, Vernon croisait convulsivement ses mains, signe de trouble profond. La vieille chamane, qui avait l'air de somnoler sur sa chaise tout en continuant de tenir la main de sa petite fille, les regarda et prit alors la parole. Ce qu'elle leur dit les stupéfia, le gynécologue était de plus en plus ébranlé par ses révélations. Tous étaient suspendus à ses lèvres et personne n'aurait osé l'interrompre, sa voix avait retrouvé un timbre clair, on l'aurait dit rajeunie, grandie aussi dans le halo de lumière, elle commença  :

- Mon bon monsieur, tout ce que vous avez dit, c'est rien qu'des balivernes. Vous autres, savez pas ouvrir votre esprit aux voies de l'univers. Savez pas lire les signes. Ce garçon que vous voyez est l'Elu. Laissez-moi vous raconter ses origines, ses racines. Quand on nous a volé nos terres, qu'on nous a chassés, nous et nos frères noirs, les Esprits se sont mis en colère, et ont alors décidé de s'unir., durant de longues lunes, ils ont parlé puis Le grand Legba, prêtre suprême Vaudou et Sélu, la Reine du Maïs chez nous, les Cherokee, ont conclu un pacte. Un enfant naîtrait avec l'étoile scintillante, il serait Roi. Ces décoctions que je t'ai données, ma fille, étaient un enchantement qui préservera ton fils de la curiosité des autres. Dès que l'on posera le regard sur lui, la personne sera alors envoûtée et sous son charme, au propre comme au figuré. Nous l'attendions tous ! Notre peuple et les noirs aussi. C'est ma propre mère qui me l'a raconté quand j'ai été prête, c'est une tradition orale qui se perpétue depuis presque un siècle et les esprits m'avaient prévenue, je savais que c'est toi qui enfanterais ce prodige. Car toute chose est inscrite dans l'univers pour qui sait lire les astres. Voyez-vous, cet enfant sera le Roi, le King. Il sera vénéré dans le monde entier, ce sera un Rassembleur, un Unificateur. Longtemps après qu'il aura rejoint le royaume des Esprits, on viendra encore lui rendre hommage du monde entier. Il sera « l'Eclaireur des Peuples ». Et vois-tu ma petite-fille, les Esprits sont aussi malicieux, ils ont décidé qu'ils serait blanc. Ce sera le premier blanc à chanter de la musique noire pour tous, quelle que soit la couleur de leur peau. Un grand destin l'attend. Vous avez vu la marque sur sa peau. Cet après-midi, j'ai vu un vol de corneilles, cela signifie l'arrivée d'un nouveau-né dans notre tribu. J'ai su alors que l'heure était venue, cela faisait plus d'une semaine que les signes se multipliaient dans le ciel, j'étais prête.

Le docteur Redding ouvrit la bouche :

  • - Tout ça c'est des sornettes, les esprits c'est dans votre tête qu'ils sont, vieille folle !

  • - Ah oui, tout grand monsieur qu'vous êtes, osez dire devant nous tous là que vous avez déjà vu des bébés comme celui là ! Dit-elle en montrant le petit du doigt, elle reprit, d'un ton véhément, s'adressant à Gladys et Vernon:

  • - Vous l'connaissez vous autres le jeune Robert Johnson, un coureur de jupons comme y'en a pas deux mais il a fait une terrible erreur. Se désespérant de ne pas réussir à jouer deux accords d'affilée, il a fait un pacte avec le Cornu, au célèbre croisement des routes 49 et 61. Depuis, il chante et joue comme un dieu ! Avant, tout le monde se moquait de lui parce qu'il avait tout juste un filet de voix, vous pouvez pas le nier vous autres ! Vous l'savez tout comme moi, c'est le Cornu, en échange de son âme qui lui a donné le don mais bientôt, il va aller rejoindre le Pays d'où on ne revient pas. Me demandez pas comment j'le sais, j'le sais, c'est tout.

 

Vernon qui était jusqu'alors resté silencieux, parla d'une voix calme :

  • - Elle a pas tort mama pour Robert, j'le connaissais quand j'étais gosse et c'est vrai que du jour au lendemain, il s'est mis à bien jouer le blues, quand on le voit, on a l'impression que la guitare, il l'a apprivoisée ! Il est connu par-delà le Mississippi mais pour en revenir à notre bébé, ce petit sera élevé dans la foi du Christ et puis personne touchera un seul cheveu de sa belle tête ou se moquera d'lui sinon, il aura affaire à moi ! Il s'appellera Elvis ! Elvis Presley, ça sonne bien !

 

Le docteur était reparti en maugréant, il lui tardait de retrouver son foyer et sa femme, un univers normal, voilà ce qu'il lui fallait après toutes ses émotions.

Gladys et Vernon, s'ils étaient inquiets après les révélations de la vieille femme n'en dirent rien. Ils n'eurent pas longtemps à attendre la réaction qu'auraient les voisins à la vue du petit Elvis. Dix minutes après le départ du gynécologue, le vieux Bill et Bobby, l'un accompagné de sa guitare et l'autre de sa régulière tapèrent joyeusement à la porte de leur petite maison. Vernon leur dit d'entrer et d'attendre quelques minutes afin que Gladys soit présentable. La jeune femme jeta un regard angoissé à Vernon quand ils entrèrent. S'approchant alors pour voir le petit, ils s'extasièrent en choeur « jamais ils n'avaient vu d'enfant aussi beau et aussi éveillé, ce petit allait briser bien des cœurs plus tard » Leurs regards à tous étaient rivés dans les yeux du nouveau-né, ils ne pouvaient s'en détacher, comme hypnotisés, soudain, comme mû par une pulsion, le vieux Bill prit sa guitare et commença à chanter. Aussitôt, le bébé se mit à babiller de contentement et à gigoter ses petites jambes. Après un moment qui parut interminable à Gladys, Célia, l'épouse de John, lui dit :

- Vous avez là un bébé exceptionnel, pour sûr il ira loin avec des yeux pareils !

Dans un coin de la pièce Rosevi se mit à rire :

- Pour sûr, vous croyez pas si bien dire ! Ce sera une star !

EPILOGUE

La vieille chamane ne s'était pas trompée quant au sort du pauvre Robert Johnson, celui-ci fut empoisonné par un mari jaloux alors qu'il avait tout juste vingt sept ans cette même année 1938. Quant au petit Elvis, Il est à jamais l'Eclaireur des Peuples. Ceci est la véritable histoire du King, jusqu'alors cachée au grand public et qui se trouvait dans les pages d'un très vieux grimoire de l'aïeule de la Vieille Rosevi, Vivi. C'est en son nom et au nom de tous les hommes bafoués à cause de la couleur de leur peau que j'ai décidé de révéler ces éléments, en accord avec Vivi, que je remercie.

FIN



06/05/2016
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