Mauxdescrisvains

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QUAND ESSAI CLINIQUE RIME AVEC GROS HIC Fin

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Avant même d'arriver sur les lieux, son cerveau fut envahi par une véritable cacophonie, Marine sut alors que quelque chose clochait quand elle en distingua quelques bribes « complètement barge » « c'est quoi ces conneries » « quand j'dirai ça à ma femme ».

 

Aussi, ne fut-elle pas étonnée de voir l'endroit grouillé de policiers, facilement reconnaissables à leurs brassards rouges. Ceux-ci s'affairaient telles des fourmis, faisant des allers-retours, les bras chargés de cartons, entre l'entrepôt et un fourgon stationné à l'entrée. Un petit homme d'une cinquantaine d’années, à la chevelure fournie poivre et sel « certainement le commissaire », songea Marine, supervisait les opérations en leur aboyant des ordres afin qu'ils fassent plus vite. Dans sa tête, des mots sortaient de toutes parts, se chevauchant à ceux prononcés réellement par les hommes. Impossible de faire le tri, le tapage était bien trop important pour qu'elle puisse saisir quoi que ce soit de leurs pensées. Sans réfléchir, elle passa sous le cordon qui délimitait les lieux et s'avança jusqu'au responsable présumé :

Mais enfin, qu'est-ce qui se passe ici ? Et où est le professeur Xyolitique ? Et puis qui êtes vous ?

 

Levant les yeux de son carnet, le petit homme à l'imperméable élimé la jaugea de haut en bas :

Pas si vite, ici, c'est moi qui pose les questions, vous, qui êtes-vous tout d'abord et quels sont vos rapports avec cet énergumène ? « sûrement une de ses victimes, Marine Gobetout, la seule qu'on ait pas trouvée, à moins que ce ne soit une complice, méfie toi mon vieux, joue là fine»

 

Marine tombait des nues, ainsi, non seulement il savait qui elle était mais il la soupçonnait dans le même temps, sans réfléchir, elle se rua vers le bâtiment, d'où continuait de sortir bon nombre d'agents, les bras encombrés de dossiers et de bocaux. La stupeur ainsi que le dégoût se lisaient sur leurs visages et leurs esprits étaient en proie à mille pensées, ce qui n'était pas pour arranger les affaires de la jeune fille qui était dans l'incapacité de se servir de son tout nouveau don Se rendant compte que leurs visages étaient, de surcroît, livides, elle sentit soudain une brusque appréhension mais il était trop tard pour reculer. Quand elle entra, elle se figea sur place devant le spectacle qui s'offrait à ses yeux effarés.

 

Le hall, dans lequel elle avait attendu, s'était transformé en une véritable salle de torture, ni plus ni moins. Une chaise de dentiste, aux accoudoirs munis de larges bandes de cuir épais permettant de sangler les avant-bras, avait remplacé la chaise de bureau et l'ordinateur. A la place des affiches ventant les progrès de la science, de grands clichés, illustrant pour la plupart des cerveaux, pour d'autres des têtes humaines scalpées exhibant leur cervelle, ornaient le mur. Une table métallique sur roulette comportant scalpels, bistouris, une scie circulaire chirurgicale et tout un fatras d'outils inconnus de la jeune fille trônait à côté de l'affreux fauteuil. C'était une vision cauchemardesque, digne d'un film gore. Mais ce qui faillit faire défaillir Marine, ce furent de larges traînées rougeâtres qui finissaient en gouttelettes sur le mur, « du sang ! Mais qu'est-ce qui s'est passé ici ? ». «elle peut pas être complice, l'a l'air épouvanté, pauvre petite » Marine ne s'était pas rendue compte que le commissaire l'avait rejointe. Elle le regarda, dans l'expectative.

 

Voyant son air épouvanté, l'homme la serra maladroitement par l'épaule en lui enjoignant de se calmer et de tout lui raconter. Ce qu'elle fit sans se faire prier, aucun détail ne fut oublié, depuis la découverte de la petite annonce à son entrevue mais elle passa sous silence le changement qu'elle avait subi. Sa méfiance avait repris le dessus et plus que tout, elle n'avait pas envie de passer pour plus dingue qu'elle ne paraissait déjà. Néanmoins, elle était rassérénée, sous ses airs bourrus, elle avait lu l'empathie du bonhomme qui avait une fille de son âge, elle avait senti aussi son embarras, apparemment, il ne savait comment lui annoncer ce à qui ou à quoi elle avait échappé.

 

En entendant ses révélations, Bolomco hochait tantôt la tête d'un air entendu, tantôt écrivait quelques mots dans son vieux carnet qui ne le quittait jamais. Quand elle termina, il la regarda longuement :

Ma pauvre petite, je crains bien que vous ne vous soyez fait avoir par ce fou furieux de Xyolitique et vous l'avez échappé belle, croyez-moi, à mon avis, quand vous saurez tout, vous serez guérie des petites annonces à tout jamais. Vous allez devoir m'accompagner dans nos locaux afin de faire votre déposition et je vous expliquerai tout mais comme dit ma femme, on est toujours mieux disposé le ventre plein, alors, j'vais aller vous chercher un croissant auprès d'un agent mais suivez-moi, ne restez pas dans cet endroit maléfique, je pense que vous en avez assez vu pour vous faire une idée de ce qui vous attendait si nous n'étions pas intervenus.

 

Vingt minutes plus tard, installée dans un bureau des locaux de la Police Judiciaire, Marine répéta une fois de plus son histoire à un jeune officier tout frais arrivé qui tapait laborieusement ses propos sur son clavier à l'aide de deux doigts tout en pensant à une certaine Ariane qu'il allait rejoindre dès son service fini. « pourvu que Manon n'se doute de rien, l'a l'air bizarre ces derniers temps, j'demanderai à Kajok d'me couvrir si elle appelle, y'm'doit bien ça non mais »

 

Quand il l'interrompit pour la troisième fois en lui demandant de parler moins vite afin qu'il ait le temps de taper, Marine eut une furieuse envie de lui dire de se concentrer plutôt que de penser à sa future partie de jambes en l'air mais elle se contint et obtempéra dans un soupir résigné. Une heure plus tard, la déposition enfin tapée et signée, Marine suivit le jeune policier qui pensait toujours à sa nénette. Arrivés devant le bureau du commissaire, il frappa, ce dernier lui répondit de faire entrer la jeune fille et de disposer. C'est tout juste s'il ne partit pas en courant, laissant Marine entrer et prendre place face à Bolomco, qui, les mains jointes et l'air sérieux, lui dit alors qu'il allait tout lui expliquer dans les moindres détails.

 

Croisant les mains, comme pour donner plus de poids à ses mots, Bolomco lui raconta alors toute l'histoire.

 

Hans Xyolitique avait bien été chercheur au CNRS, et un des plus jeunes de surcroît, une sorte de croisement entre Einstein et Léonard de Vinci, son domaine de prédilection était la corrélation, dans le cerveau, entre inné et acquis. Il donnait des conférences dans tous les pays du globe, des cours à des scientifiques du même âge que lui, une véritable pointure, mais sa notoriété fut pareille à une étoile filante, fulgurante.

 

Au milieu des années 1970, en pleine période « New Age », comme bon nombre d'artistes et d'écrivains de la « beat generation », il fut persuadé que l'utilisation de drogues, principalement de LSD et de peyotls (cactées contenant de la mescaline et occasionnant des hallucinations visuelles) permettaient d'ouvrir des portes dans le cerveau refermées depuis la nuit des temps et, de ce fait, retrouver ce qui était inné en tout un chacun, passer les portes de la conscience pour parvenir à retrouver tous ses sens perdus. Il se mit alors à expérimenter sur sa personne ces produits afin de prouver sa théorie, à savoir que, bien avant l'Homme de Neandertal, existait l'Homo Sensitur, qui, dénué de langage verbal, communiquait avec les siens par télépathie. On en savait encore peu sur les dégâts considérables et souvent irrémédiables du LSD à court ou moyen terme sur le cerveau à cette époque. Aussi, très vite et au fil de ses prises qui s'intensifiaient, sans compter les amphétamines qu'il ingurgitait comme des bonbons afin de le tenir éveillé, son comportement changea, il devint complètement parano. De jovial, il se transforma en un être taciturne et tourmenté. Il fut convaincu, lors d'un trip sous LSD, avoir réussi à lire les pensées des personnes croisées dans la rue. Ce fut un véritable déclencheur ! Enfin sa théorie allait être étayée, ce sens, inné en tout être humain, avait été perdu lors de l'évolution de l'homme, pour lui, c'était une évidence. En trouvant le juste dosage des substances, il pouvait devenir télépathe, il en était certain. Dès lors, cela tourna à l'obsession, il s'adonna nuit et jour à ses recherches afin de prouver sa théorie et ressusciter l'Homo Sensitur. c'était devenu une véritable fixation dans son esprit rongé par l'excès de drogues, il ne pensait plus qu'à cela, les murs de son appartement étaient griffonnés d'équations et calculs divers, pas un pan n'avait été épargné. Il voulait mettre au point la pilule capable de rendre télépathe qui la goberait. Méconnaissable, des valises sous les yeux, il ne dormait plus, négligé, il se mit à parler tout seul, à s'interrompre en plein cours pour se mettre à fustiger untel qu'il prenait pour un espion travaillant pour l'U.R.S.S., soupçonnant ses collègues d'être à la solde de la CIA. Au sein du CNRS, les langues allaient bon train. Il était devenu la risée de tous.

 

Une enquête fut diligentée par les plus hautes instances. Les conclusions tombèrent rapidement, l’exclusion et la radiation de la communauté scientifique pour le professeur et ce, à vie. Durant deux ans, il fut enfermé en cellule capitonnée à l'hôpital psychiatrique Sainte-Anne à Paris où il reçut des électrochocs et de puissants neuroleptiques, en octobre 1986, déclaré adaptable à la société, il fut lâché dans la nature dans laquelle il s'évanouit purement et simplement.

 

C'est en 1991 qu'il réapparut en fanfare au Canada. Hans Xyolitique était devenu l'éminent et respectable professeur Jekyde, un personnage hors du commun qui s'était fait une place de roi au sein de la Jet-set, il était de tous les galas de bienfaisance, membre de clubs très fermés, c'était la personne à avoir absolument dans son carnet d'adresses. Grâce à de faux papiers, il put enseigner au sein de l'université de parapsychologie de Montréal. Ses étudiants lui vouaient un véritable culte, lui rendant même visite dans son petit chalet retiré dans les bois à quelques kilomètres de la ville. Bien sûr, on ne le sut que plus tard, quand le mal avait été fait.

 

En juillet 1993, la ville de Montréal connut une vague de terreur sans précédent, en l'espace de six mois, huit jeunes gens disparurent sans aucune raison apparente et ce, du jour au lendemain.Une véritable psychose s'empara des habitants. Les familles interdirent à leur progéniture de sortir la nuit tombée et un couvre-feu fut instauré. Les étudiants ne s'aventurèrent plus qu'accompagnés. Les patrouilles furent triplées et on dépêcha des profileurs du F.B.I sur les lieux. Malgré toutes ces mesures, en décembre de cette même année, dix jeunes de plus vinrent allonger la sinistre liste des disparus. La police était sur les dents, rien, pas le moindre indice pour les faire avancer. Le seul point commun entre les victimes était leur jeune âge et la ville de Montréal.

 

C'est par le plus grand des hasards que l'affaire du « bourreau des crânes » surnommée par les médias plus tard, connut son point final un beau matin d'août.

 

Tandis que Monsieur Luc Renson, un potier renommé de Montréal, se promenait en compagnie de son chien Eliot dans la forêt, à la périphérie de la ville, à l’affût de champignons, quelle ne fut pas sa surprise de le voir venir à lui, un tibia humain entre les dents. Monsieur Renson, interloqué, ne s'était pas même aperçu de la fuite de son chien, trop occupé par sa cueillette. Avec célérité et ne cédant pas à la panique, il appela le poste de police, par chance, il ne se déplaçait jamais sans son portable. Plusieurs unités cynophiles furent déployées et très vite, les hommes découvrirent avec stupéfaction la provenance des ossements. Tous émanaient du jardin du charmant docteur Jekyde. On dénombra plus de trente-cinq corps, certains à l'état de squelette et d'autres en décomposition plus ou moins avancée mais le plus sordide était l'état dans lequel furent retrouvées les boîtes crâniennes, toute la partie supérieure avait disparu, Xyolitique avait littéralement scalpé les crânes. Devant tous ces corps suppliciés, les policiers les plus chevronnés en furent littéralement malades. Le toubib, tellement sûr de son impunité, avait creusé très peu profond. On ne sut jamais comment Eliot avait trouvé ce tibia mais il fit la une des journaux et devint la coqueluche de la ville. Une statue à son effigie fut même érigée sur la grande place et Monsieur Renson vendit plus de 100 000 Eliot en terre cuite jusqu'en Chine. Sa renommée s'en trouva accrue, on s'arrachait ses poteries à prix d'or.

 

La ville, quand elle apprit la nouvelle, fut sous le choc. Qui aurait pu croire que cet excellent chercheur bien sous tous rapports avait un double visage, un homme affable et débonnaire capable de se transformer en bourreau sanguinaire ? Son visage s'étala sur tous les journaux du monde et c'est ainsi que son identité vola en éclats. La police française se mit en rapport avec ses homologues canadiens. Dès lors, se sachant démasqué, le bourreau des crânes se mit à parler. Sa confession dura toute la nuit et glaça le sang des inspecteurs. Il parlait d'un ton monocorde, sans empathie ni remords pour ses victimes qu'il considérait comme de vulgaires rats de laboratoire.

 

Jamais il n'avait abandonné ses recherches. Grâce à son charisme, il invitait des étudiants ou de jeunes gens oisifs rencontrés au hasard de ses promenades dans la ville, à venir lui rendre visite, sa renommée était telle qu'il n'avait pas à insister. Ceux-ci, trop contents d'avoir été choisis par un personnage aussi illustre, se sentaient flattés, d'autant plus que ce bon docteur les incitait à venir accompagnés. Bien sûr, ils ne devaient en parler à personne sous peine d'être bannis du cercle des élus. Et cela fonctionna, une fois le poisson ferré, Xyolitique offrait aux jeunes gens du thé glacé agrémenté d'un mélange de LSD et de méthamphétamines, lui-même en buvait, une fois la drogue absorbée, il tentait alors diverses expériences avec ses cobayes involontaires. On retrouva dans son chalet un véritable laboratoire, calé aussi en physique chimie, il fabriquait ses drogues, toujours à la poursuite du juste dosage capable de ressusciter l'Homo Sensitur. Tout comme Jeanne d'Arc, il était persuadé avoir une mission à accomplir. A l'entendre parler ainsi, cela paraissait incroyable qu'il ait pu sévir sans faire aucun faux pas car il était clair qu'il était complètement barré. Les électrochocs reçus avaient fini par lui griller les neurones, pourtant il avait floué et manipulé tous ceux qui le prenaient juste pour un savant original. Quand les policiers lui demandèrent pourquoi il n'avait pas tout simplement laissé repartir les jeunes, il répondit qu'il ne voulait pas que ceux-ci parlent de leur expérience, de plus, il avait besoin de leurs cerveaux pour les étudier. Effectivement, dans son chalet, on en retrouva quantité dans des bocaux, flottant dans le formol . On comprit dès lors pourquoi les crânes déterrés étaient démunis de leurs boîtes crâniennes.

 

Il fut condamné à la prison à perpétuité mais réussit à s'évader en

2016 en se cachant dans les bennes de linge sale qui faisaient les allers-retours de la prison à une grande blanchisserie industrielle une fois par semaine.

 

On retrouva sa trace, grâce à une alerte émise par Interpol, en 2017 à Besançon. Son ego était tellement démesuré qu'il s'était servi de son véritable nom pour passer une petite annonce afin de recruter des jeunes sous un faux prétexte. Seulement, le temps que le commissaire Bolomco et son équipe localisent son portable et mettent sur pied une opération pour l'arrêter, Xyolitique avait bien failli faire une victime de plus.

 

En effet, en pénétrant dans le bâtiment, les policiers virent un jeune homme inconscient garrotté à l'horrible chaise. Xyolitique, penché au-dessus de lui, scie chirurgicale en main, avait commencé à le scalper. Heureusement, les flics bondirent sur le doc maboul et le ceinturèrent. Thierry, c'était son nom, s'en sortit avec quinze points de suture et la peur de sa vie.

 

Marine fut horrifiée par cette histoire et le soir même, jeta les comprimés qui lui restaient. Elle se mit en rapport avec les autres victimes, leur demandant s'ils avaient eu des problèmes avec les cachets mais tous furent affirmatifs, absolument rien ne s'était passé. Elle sut qu'ils disaient vrai car elle l'avait lu dans leurs pensées.

 

Après cette rencontre, elle rentra chez elle et jeta les cachets qui lui restaient. Marine avait mûrement réfléchi et décidé que c'était la meilleure décision à prendre, de plus que se serait-il passé une fois la plaquette terminée ? C'était définitivement un trop gros poids à porter pour ses frêles épaules.

 

Quant au professeur Hans Xyolitique, aux dernières nouvelles, il hurle dans une cellule capitonnée qu'il a enfin trouvé le moyen de ressusciter l'Homo Sensitur.

 

FIN 



28/07/2017
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