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VOLEUR D’ÂMES suite et fin

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Grâce à Luc et à son enseignement, je savais maintenant combien mon existence était une vaste farce dont j'avais été le dindon durant bien trop longtemps. Restait néanmoins le plus important à accomplir, à savoir, faire quelque chose de ce qu'on avait fait de moi, pour reprendre les propres mots de Sartre.Je me rendais compte que c'était bien plus facile à dire qu'à réaliser et que ce n'était pas une mince affaire. Comment allais-je m'y prendre pour me « désencager » de tous ces carcans dans lesquels j'étais recluse depuis tant d'années ? J'en passai des nuits blanches tentant de chercher la solution les yeux rivés au plafond, retournant la situation dans tous les sens, comment faire ? Comment être ? Telle était la question ! Car, de la théorie à la pratique, il y avait sans nul doute au moins un million de hics !. Je fis part de mes inquiétudes à Luc un mercredi, alors que nous flânions sur les hauteurs de Belleville. Malgré le soleil, il avait gardé son bonnet péruvien, d'où sortait sa longue natte grise parfaitement tressée, il portait son éternel sac à dos sur son épaule et son allure ne laissait personne indifférent, même dans cette métropole où tous les looks se côtoient. Je pouvais deviner, aux regards en biais que les personnes nous lançaient, leur curiosité malsaine face à notre drôle de couple. Quand je lui en fis la remarque, cela le fit sourire et il me taquina en me lançant que si je me préoccupais encore du regard des autres, c'est que le chemin à parcourir serait long pour aller à ma rencontre. Quand il me parlait, je redevenais une petite fille, mes yeux brillaient, j'avais soif de savoir, la brèche dans mon âme ne demandait qu'à accueillir la lumière et une sève nouvelle.

 

C'est lorsqu'il me parla de sa vie au quotidien durant six ans au sein d'une tribu, dont le chef était un descendant du grand Seattle, célèbre pour le discours qu'il aurait prononcé en 1854 en réponse au président, lui proposant de laisser ses terres aux blancs en échange d'une réserve, que ma vision changea totalement. Déformé et enjolivé au cours des années, comme le sont bien souvent les ouvrages sacrés tels que le coran ou la bible, ce récit n'en demeurait pas moins puissant et juste. Il m'ébranla fortement. En effet, comment troquer la terre, l'air, le ciel, de quel droit vendre ce qui ne nous appartient pas ? Luc m'expliqua alors l'animisme, cette croyance amérindienne, adaptée selon les besoins géographiques des tribus, si certaines honoraient le ciel, dans le sud, c'était la déesse Maïs qui était célébrée, mais, dans son universalité, tous admettaient le caractère sacré de chaque chose, animée ou non, nommée « Wakan Tanka » que l'on pourrait traduire par « Grand Esprit » ou « Grand Mystère » selon les régions. Ils reconnaissaient aussi la connexion entre tous les éléments dans l'univers, nous-mêmes faisant partie de ce grand tout, pour eux, toutes les choses étaient liées comme par le sang unissant une même famille, la nature faisant partie intégrante de nous. Selon eux, et j'aimais cette image, l'homme ne tisse pas la toile de sa vie, il n'est qu'un fil du tissu et ce qu'il fait à la toile, il le fait à lui-même De même, le monde serait formé de vibrations lumineuses et sonores, ce qui fut par ailleurs prouvé bien des années plus tard par la science, l'univers entier serait une concentration de cercles, la ligne droite n'existant pas dans la nature, d'où la disposition des villages, ainsi que des tipis, j'étais envoûtée et scotchée tout à la fois par ces révélations . Dès lors, je m'immergeai totalement dans cette culture altruiste, on était loin de l'image des peaux-rouges sanguinaires véhiculée par les westerns américains des années 50! J'étais admirative devant ce peuple qui vivait en parfaite harmonie avec notre terre mère nourricière, je me souvins qu'âme en latin se traduisait par « anima »ceci expliquant cela. Je dévorais les livres que me conseillait Luc sur le sujet. Il m'apprenait beaucoup aussi car il était un grand érudit. Lors de ses pérégrinations, il avait rencontré et discuté avec le professeur amérindien John Mohawk, inventeur le la célèbre théorie Gaïa, pionnier de la défense de l'environnement. Controversé par ses pairs, il était persuadé que la terre est un organisme vivant qui se régule lui-même, convaincu que notre planète est forte et peut prendre soin d'elle-même, avertissant dans ses ouvrages l'humanité future, qui, à ses yeux, n'est qu'une espèce résidente qui pourrait devenir fragile. Je songeai que c'était un grand visionnaire, tout comme ces ancêtres, précurseurs de l'écologie. Luc me confia combien débattre avec cet homme avait contribué à changer son mode de vie, lui-même croyait en cette théorie, comme beaucoup, je m'en aperçus plus tard. J'étais moi aussi emballée, comment ne pas y croire au vu de tous ces dérèglements climatiques, n'était-ce point la terre qui tirait la sonnette d'alarme ? Je me souvins alors de l'étoile filante qui avait déchiré le ciel lors de notre première rencontre, maintenant, j'étais persuadée que c'était une signe du cosmos. Ma façon de penser était en train d'amorcer un virage à 360. Bien sûr, comme la plupart des gens, je triais mes déchets, me désolais des tsunamis, inondations et autres mais je passais à autre chose et n'y songeais plus, trop accaparée par ma vie trépidante qui se révélait en fait d'une vacuité désolante. Je me rendais compte combien j'avais pu être superficielle, je m'en voulais de cette attitude inconsciente mais Luc, résilient se faisait rassurant, me disant que je devais m'accepter avec mes imperfections si je voulais aller au devant de cet autre moi qui m'attendait. Je me souviens qu'à partir de ce jour-là, je n'eus plus d'appréhension ni de questionnements. Morphée, de nouveau, me tendait les bras la nuit venue. J'avais trouvé ma porte de sortie, Luc m'avait donné les outils, ne me restait plus qu'à m'en servir et bâtir pierre après pierre mon nouveau moi. Je commençai par troquer escarpins et tailleurs contre des jeans et des baskets confortables, sur les conseils de Luc, je me rendais souvent en forêt. J'y allais seule, attentive au moindre bruissement de feuille, au vent dans les branches, au soleil traversant la futaie, souvent, j'enlaçais un arbre et je me sentais ragaillardie, pleine d'énergie. Lors de ces balades, je me prenais à philosopher. L'arrivée du progrès, de la mécanisation, nous avait détournés de la nature, pire, par lui, le poumon de la terre était au plus mal, complètement intoxiqué par la fatuité de l'homme, qui se prenait pour un démiurge alors qu'il n'était que brin de poussière. Chaque jour, des espèces animales ou végétales disparaissaient, de même que des tribus aborigènes. Nous avions voulu conquérir ce que nous aurions du vénérer et protéger et nous en payions le prix fort. Nous étions en train de nous auto-détruire allègrement. La terre réclamait son dû, l'heure était à la créance. De cela, j'étais sûre.

 

Dans mon entourage, on se questionna. Ma famille, mes amis s'étaient aperçus de mon changement, je délaissais les sorties du jeudi soir, je ne prenais plus de plaisir à me trémousser dans une boîte, collés les uns aux autres, la musique commerciale m'insupportait pourtant quand ils me demandaient ce qu'il m'arrivait, je ne disais rien, je ne me sentais pas encore prête, ma mue n'était pas terminée. Bien évidemment, ce bon vieux Hans Xyolitique n'était pas en reste. Il avait décrété que tout ce chamboulement était du à mon changement de cap. Je ne voulais surtout pas le dissuader. Me trouvant nerveuse (évidemment, je faisais tout pour lui taire mes découvertes), il me prescrit une cure de benzodiazépine, cela régulerait ma dopamine à ses dires. J'allai les chercher et les jetai ensuite directement à la poubelle. Je me souvenais de cette phrase de Susan Sontag affirmant que la santé mentale est un confortable mensonge. Cette phrase prenait désormais tout son sens à mes yeux.

 

Trois mois après notre première rencontre, j'avais pris ma décision et je sus enfin comment j'allais vivre pour être moi, mon moi que je m'étais forgé grâce à l'aide providentielle de Luc. Un soir que toute la famille était réunie pour le souper, je leur annonçai tout de go que j'avais pris un congé sabbatique d'une année afin de me ressourcer et d'aller à la rencontre des tribus animistes. A cette annonce, une chape de plomb s’abattit sur les miens. Les couverts restèrent suspendus en l'air, tous semblaient figés, les yeux ronds braqués sur moi, comme changés en statues de sel. Après un instant de flottement, s'ensuivit alors une cacophonie de tous les diables, chacun voulant me faire entendre raison. Je devais redescendre sur terre, dans la vraie vie à leurs dires, qu'est-ce qui me passait par la tête, qui avait pu m'y mettre de telles inepties ! Bref, si je leur avais annoncé que je quittais la maison pour m'enfuir à Doubaï avec un riche émir du pétrole , l'indignation n'aurait pas été pire !. J'étais têtue aussi, je me mis debout et leur demandai de m'écouter calmement. Ce qu'ils firent à contre-coeur mais ils connaissaient mon caractère et savaient qu'ils n'y couperaient pas. Je leur expliquai alors tout, depuis ma première rencontre avec Luc, nos entrevues hebdomadaires, le cheminement qui avait été le mien. Si au début, tous furent d'abord incrédules puis réticents à cette idée, surtout mon compagnon, ils comprirent vite que j'étais inflexible J'avais pris ma décision et rien ne me ferait revenir en arrière. Pierre finit par être d'accord mais il voulait rencontrer Luc et avait du mal à avaler le fait que je ne lui aie rien dit durant des mois.

 

Les dés étaient jetés. Je partis le mois suivant. Luc avait rencontré Pierre et ceux-ci s'étaient trouvés de nombreux points communs, tous deux étaient férus d'astronomie et le courant passa aussitôt entre eux. Plus tard, Luc finit par se confier et m'avoua avoir perdu sa compagne, une amérindienne, qui était décédée d'une leucémie il y avait de cela cinq ans. C'était le grand amour de sa vie et jamais il ne s'en remit vraiment. Il avait choisi de vivre dans la rue afin de s'émanciper de ses chaînes. Régulièrement, il retournait dans la tribu de son épouse, où son père et ses frères vivaient encore. Et vous savez le meilleur, j'ai rallié à ma cause mes amies et toute ma famille. Je suis fière d'être qui je suis et souvent je me répète cette petite phrase comme un mantra « tu nais toi quand tu nettoies ce qui n'est toi *» Dans deux mois, nous repartons, cette fois-ci avec Pierre et Luc qui nous a fait l'immense honneur de nous faire rencontrer sa belle-famille. Au final, j'suis vraiment contente d'avoir fait la nique à la société. Je me suis trouvée et je vais faire tout pour me sauvegarder, soyez-en sûrs !

 

FIN

 

* Auteur anonyme

 

N.B : La théorie Gaïa existe bel et bien, tout comme le professeur qui l'a découverte, pour de plus amples informations, il vous suffit de taper le nom dans votre moteur de recherches.

Quant au fameux discours du chef Seattle, comme beaucoup d'ouvrages religieux, au fil des ans, celui-ci a été controversé car enjolivé par des poètes et un journaliste qui l'aurait modifié au début des années 1970 en repentance. En effet, le chef Seattle parle du chemin de fer, or à cette époque, il n'était pas implanté dans la région, pas plus que les bisons également évoqués. Quoiqu'il en soit, il a vraiment prononcé un discours mais bien moins poétique que celui que l'on trouve désormais sur divers supports tels que le site « Radio Réveil » ou autres.



18/02/2017
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